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Ce matin… je me suis levé très très tôt, j’avais envie, pour une fois, de déguster des croissants
chauds ! J’étais dans mon lit, il était 2 heures du matin et j’avais cette vision de croissants au beurre à la pâte feuilletée cuivrée, ma bouche en voulait, mon palais n’en pouvait plus de
ne pas les sentir, ma gorge se voyait les déglutir, mon estomac, les recevoir encore chauds et ce parfum, cette odeur, ce fumet… bref, j’en avais tellement envie que je me suis levé… vers 4
heures car comme tout le monde qui dit ne pas pouvoir dormir, je dors sans dormir en rêvant que je ne dors pas alors que je suis en fait dans les bras de Morphée, mais là n’est pas le sujet, je
me suis levé, me suis préparé comme si j’allais à mon étude et je suis parti,
direction le quartier sous-gare et ses boulangeries matinales, j’ai parqué ma Prius (comme je suis un matamore, prétentieux, je ne me contente pas de conduire « propre » je vous
le fais remarquer) et j’ai commencé à arpenter les laboratoires, attiré comme un moustique par les lumières blanches visibles par les sauts de loup depuis le dehors, seulement voilà, toutes les
portes d’accès étaient fermées ce qui m’a profondément agacé car « à mon époque » c’était standard d’aller s’acheter la douzaine de croissants en fin de fiesta… reste qu’aujourd’hui,
manque à gagner des autorités sur les produits vendus au black pendant la nuit, les laboratoires sont fermés au public avant l’ouverture officielle du premier dépôt situé au pied des marches de
l’accès à la gare ! me voilà donc parti pour l’endroit, le lieu… à pied, il est 6 heures moins le quart et la livraison est prévue à 6h et demi, je patiente, regarde les trains se préparer à
transporter tous les pendulaires gorgés de café et de croissants mal cuits, écoute les conversations des cheminots, casquette syndicale vissée sur le crane, essaie de repérer les nids de
pigeon sur les vielles dînes rouillées qui tiennent le toit, compte le nombre de pieds ressortant de dessous le tas de cartons situés dans une des salles d’attente sur les quais, tourne la tête
au passage d’une vielle pute aux bas filés qui semble avoir compensé son manque de clients par une bonne biture… aïe aïe… et la regarde s’étaler de tout son long devant l’un des accès aux voies
de chemin de fer, sous les yeux d’un accordéoniste roumain qui s’installe à même le sol en attendant les premiers passagers chargés de pièces jaunes… Il est bientôt l’heure, je me rapproche du
lieu béni, la boulangère vient d’arriver, je me poste à proximité, le dos appuyé contre la mosaïque du mur de la gare, je l’observe, elle me remarque, je lui souris, je les vois, mes croissants
chauds sont là, en vrac, en nombre, j’en salive d’avance, je me rapproche, je regarde la boulangère, elle doit déjà avoir compris, c’est pas tout à fait l’heure mais elle est prête et, le premier
direct va rentrer en gare, j’en ai l’eau à la bouche, je plonge ma main dans ma poche pour me saisir de mon porte monnaie, je passe ma commande en lui souriant. « Désolé, j’ai pas le
droit de vous servir avant 6h30, je suis navrée mais je suis surveillée » elle lance son regard en direction d’un guichet où un employé moustachu, casquette de flic sur la tête nous fixe,
« J’attends » m’entends-je lui dire en reculant, et de la regarder préparer les cornets des habitués, six dans celui-ci, quatre pour celui-la, les cornets se remplissent et attendent en
ordre leurs propriétaires qui devront, eux aussi attendre l’heure, plus que 6 minutes 24 et le train décharge les pendulaires, un coup d’œil sur la cabine de M’sieur « l’heure c’est
l’heure », il regarde ailleurs, j’y vais, je serais le premier, soudain un bruit sourd, une avalanche de bras de jambe de porte-documents, l’ensemble du train semble m’arriver dessus,
j’hésite, je suis poli, ils vont dépasser le dépôt de pain et s’en aller à leurs job ! Horreur ! ils font tous la queue et la queue est à l’autre bout de l’endroit où je suis, je fais
le tour, je m’incruste, je sens l’odeur des croissants, j’ai fait connaissance avec la boulangère, je veux ma part, je ne tiendrais pas plus longtemps… les portes-monnaie fleurissent, les mains
se tendent, la file avance, plus que douze, onze…. Dix… en voilà un qui hésite, j’entends pas tout mais il semble préférer les petit pains, tant mieux… mais qu’est-ce qu’elle fait ? elle
sort un gros sac, plonge la main dans la réserve de croissant et les saisis par poignée, douze, vingt quatre…. Deux gros sacs pour tout le bureau pour son anniversaire ! ce con a choisi
aujourd’hui pour fêter son anniversaire, la file recommence à avancer, plus que cinq, quatre, trois…. ça va être à moi… c’est à moi…. « quatre croissants au beurre s’il vous plait »
« j’ai plus de croissants Monsieur, j’ai encore des petits pains » la réponse tombe comme une sentence, la sentence de ma connerie, de ma trop grande gentillesse, de ma politesse
extrême, de mon manque de réaction… « heu… et là, mademoiselle, vous avez pleins de cornets pleins de croissants ! » « Ils sont réservés, Monsieur, désolée »
« Mais, tout à l’heure, quand je suis venu avant tout le monde, pourquoi vous ne m’avez pas dit que je pouvais réserver ? » « Vous ne me l’avez pas demandé ! mais si vous
patientez, et qu’une des réservations ne vient pas chercher son cornet, je vous les vendrais volontiers ! vous voulez pas un petit pain ? » « Je patiente » je retourne
m’adosser au mur, j’attends, les trains arrivent, les cornets partent, la boulangère me sourit encore, elle garde espoir et moi aussi, ma bouche devient pâteuse, je crève d’envie de ses
croissants, je ne remarque même pas ses deux petits pains plus proche de deux miches, deux bonnes miches ! Il est presque neuf heures, les trains sont moins chargés de passager, il reste un
cornet, j’ai loupé mon premier rendez-vous, je m’approche à nouveau… « vous êtes sûre que celui-ci va partir ? Il semble déjà tous passés prendre leur petit déjeuner ! »…
« Celui-ci, c’est le mien, avec de tels sauvages, j’ai intérêt à m’en garder quelques uns pour moi, surtout que mon mari apprécie pas trop quand je lui en réserve pas ! »
« mais vous êtes pas la femme du boulanger ? vous ne pouvez pas en avoir tant que vous voulez ! », « Non, suis sa vendeuse du matin, je vais boucler maintenant, j’ai tout
vendu, il me reste un petit pain, vous le voulez » « J’en ai rien a foutre de ton petit pain connasse, je me suis levé exprès a quatre heures du matin pour manger des croissants et tu
veux me faire bouffer ton petit pain merdique ? » « Vous fâchez pas ! restez poli, je fais mon boulot ! Z’avez qu’à aller directement à la boulangerie si vous voulez des
croissants ! qu’est-ce qu’il vient m’enmerder au dépôt de pain de la gare où les trois quarts des gens sont des habitués qui ont réservé celui là? » Je comprend très vite, en sentant la
main épaisse du « maître de l’heure » que j’ai intérêt à pas continuer à m’exciter, je me dégage en criant que c’est bon, que je me casse et pars en direction des escaliers qui donnent
accès à l’extérieur, je vais aller à cette satanée boulangerie, de toute manière, vu que je devrais normalement me trouver devant l’entrée de mon deuxième client, je vais avoir des ennuis, alors
autant aller jusqu’au bout de ma conquête aux croissants, je me retourne pour lancer un dernier « va te faire foutre connasse » quand mon téléphone portable se met à chanter la douce
mélopée « Décroche Connard, c’est ton patron qui t’appelle »… La suite est malheureusement en droite ligne de mon début de journée, ma lettre d’avertissement est dans le signataire et si je
ne regagne pas immédiatement mon bureau, je suis « cuit-cuit » je décide donc de renoncer à ma quête de croissant, non sans être passé au préalable devant la boutique du fournisseur de
la gare et là… oh miracle, à travers la vitrine, je distingue dans le panier aux croissants… un dernier croissant… je pousse la porte, je m’approche du comptoir, je m’apprête a passer ma commande
quand j’entends une petite voix sortant de derrière une étagère sur laquelle trône l’ensemble des sucreries du magasin « M’dame, tu me donnes aussi un croissant avec mon petit pain et ma
branche de chocolat ? » Désemparé, je regarde la vendeuse avec à la bouche le début de bave de celui qui DOIT absolument se procurer le sésame qui lui enlèvera cette satanée frustration
gustative qui tourne à l’obsession quand, dans un sourire contendant, celle-ci me dit : « je finis de servir le petit et je suis tout à vous Monsieur ! » la
suite.. ? après avoir piqué le cornet dans lequel me narguait le croissant du petit, et m’être enfuit en courant en direction de ma Prius, je me suis fait rattraper par le boulanger, le
boucher ainsi que le grand frère du marmot, serveur au bar à café d’à coté le temps d’essayer de m’expliquer que bientôt, la moitié du quartier m’encerclait, et je n’ai eu la vie sauve qu’à
l’intervention du journaliste attitré à la FM de mon radio-réveil qui m’annonçait avec délectation que le sketch que l’on venait d’entendre à la radio était de l’immortel Fernand Raynaud…
« Avec deux croissants ! »
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